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vendredi, avril 23, 2021

Samba Sall, la mort et nous… (Par Adama Gaye)


Ses yeux sont définitivement clos depuis hier, comme le seront les nôtres à une échéance inconnue. Le juge Samba Sall, dont la mort est tombée tel un couperet confirme la prédiction divine incontournable qu’aimait à chanter, Thione Seck, l’artiste, qui en a, lui aussi, fait les frais : «quiconque goûte à la vie, goûtera à la mort ».

Dans la tradition sénégalaise, par on-ne-sait quelle disposition sociale, la mort efface tout, déclenche un «reset», fermant le chapitre du passage du défunt sur terre et laissant au Seigneur Suprême le droit exorbitant de juger sa vie sur cette vallée des larmes.

Il est dès lors de bon ton, à chaque fois qu’un être disparaît, de signer sur sa dépouille une paix des braves, de faire assaut de pardon et d’oubli, bref de tourner la page parce qu’une nouvelle s’annonce pour lui, là-haut, sous le seul magistère digne de ce nom, tenu par le maître des espaces.

La tentation est donc forte de s’installer dans l’unanimisme ambiant pour passer par pertes et profits ce que fut la vie terrestre de l’être qui rejoint la demeure du Père, où, sans pouvoir d’en échapper, il devra rendre des comptes.

La question est de savoir, dès lors, s’il faut pardonner à un mort qui a commis un tort ou de solder ses fautes à titre personnel, sans attendre ce que Dieu pourrait faire.

Je me suis posé cette question, cette lourde question, quand j’ai quitté le Sénégal, le cœur meurtri par l’injustice dont j’ai fait l’objet de la part d’un Etat criminel qui avait déployé les grands moyens pour me subjuguer, jusqu’à me jeter illégalement en prison, et m’y maintenir pendant 53 jours.

L’Etat, fripouille, avait agi, dans mon cas, comme pour tant d’autres personnes qu’il considère comme ses adversaires en projetant le bras de sa sécurité militairement violente pour s’assurer de ma capture. Puis, plus vicieusement, par celui de sa justice nantie de lois scélérates entre les mains de juges, comme Samba Sall, n’hésitant pas à frapper, les yeux fermés, sur quiconque est désigné à leur imperium par le pouvoir politique.

Un exégète de la science islamique, interrogé par mes soins, m’avait dit au Caire, où j’ai pris mes quartiers d’exilé, que la Loi coranique, m’autorise à me venger. Même si je pouvais aussi en laisser le soin au Seigneur.

J’ai estimé, pour ma part, qu’étant envoyés sur terre pour l’y servir, il nous incombe de poser les actes susceptibles de refléter son propre arbitrage, dans une dynamique de rendre la vie terrestre plus conforme aux prescriptions qui lui ressemblent.

C’est donc dans cette logique que s’inscrit ma décision en rédigeant mon livre sur mon arrestation illégale de raconter par le menu comment elle a été exécutée et je l’ai vécue.

Indubitablement, force est de dire que Samba Sall fait partie de ce qui ont fait la sale besogne. La question est de savoir si au moment où on s’apprête à le mettre sous terre s’il faut ou non revenir son rôle me concernant et, plus largement, ses méthodes devenues légendaires bien au-delà du Temple de Thémis et des milieux carcéraux du Sénégal.

C’est le 30 Juillet 2019, au deuxième jour de ma prise en otage par l’Etat ripoux du Sénégal, après plus de 24 heures de garde à vue dans des conditions infectes, que je me retrouve devant ce juge.

Visage blême, sourire narquois, regard indescriptible, voix aérienne, et enseveli sur une chaise martiale, il m’avait donné l’air, au départ, de ne vouloir me poser que des questions banales, d’une formalité sans suite, pensais-je.

C’était en début d’après-midi, au deuxième étage d’un des builings u Tribunal regional de Dakar. J’étais avec mes avocats. Dehors, des amis, de la famille, bref un nombre restreint de soutiens, moins d’une dizaine de personnes, attendaient anxieusement de savoir à quelle sauce je serai dévoré par ce juge qui semait la terreur depuis son bureau sur toute la population carcérale ou en voie de l’être.

Mes avocats, au nombre de 5, étaient là, qui discutaient avec le juge de sexe des anges, autour des principes de droit. J’avais pris un autre pli. Il m’apparaissait évident que ma présence ici relevait d’un abus de droit et d’une volonté politique de me faire taire.

Sans trembler ni me démonter, devinant ce qu’il allait advenir de la part d’un juge aux ordres, je répondis calmement aux questions que le juge, assisté de son greffier qui prenait de notes, soulevait. Tout semblait se dérouler sans anicroches.

Le juge avait été bref, enregistrant mon rejet des accusations portées contre ma personne, en maintenant devant lui que je n’avais ni offensé quelque institution dans mes écrits, fut-elle le Président de la République, encore moins déstabilisé l’Etat par mes écrits ni n’avais-je commis de tort en révélant les frasques adultérines de Macky Sall, connu pour sa légèreté face aux tentations sexuelles.

Je me sentais protégé par mes prérogatives constitutionnelles. Au bout de moins d’une heure d’entretien, ponctué par des éclats de rires entre les praticiens du droit qu’étaient le juge et les avocats, j’étais autorisé à retourner à la cave du tribunal, la cellule, dégradante, d’où, théoriquement, devait me parvenir la décision du juge.

Comme s’il avait eu honte d’assumer la décision qu’il savait, il n’en avait rien laissé percer pendant l’entretien. Vers 19heures, tout ce qui m’indiqua que ma libération n’était pas pour ce jour-là, je fus invité à embarquer dans le fourgon de l’administration pénitentiaire. Cap vers le commissariat central de Dakar où je devais passer la nuit, dans une pièce sombre, ayant comme seul luxe de vieilles nattes jetées à même le sol.

Je m’étais retrouvé auprès d’un groupe de jeunes. Tous s’étaient pris de sympathie pour moi. Des échanges animés sur divers sujets avaient été lancés comme pour faire oublier notre précaire condition. Alors que les discussions montaient en intensité, un policier vint me dire de prendre mes bagages pour aller revoir le juge. Les cris de joie de mes co-pensionnaires exprimaient une générosité humaine que je n’oublierai jamais venant de personnes dont la plupart savaient qu’elles étaient promises à recevoir le sabre impitoyable de la justice, dès le lendemain.

Je leur laissais le peu de nourriture et d’eau que j’avais sur moi et, d’un seul coup, bagages en main, après avoir informé un visiteur qui était là à cet instant précis.

Hamadou Tidiane Sy, puisque c’est de lui qu’il s’agit, informa aussitôt mon avocat, Koureyssi Bâ, qui sauta sur le premier taxi, bougonnant, comme s’il devinait, en grognard des tribunaux, ce qui se tramait.

Il était près de 22 heures. Dès que nous fûmes dans son bureau, le juge Samba Sall, sans lever la tête, marmonna : « on applique la loi ».

En clair, au lieu d’attendre le lendemain, il m’avait fait venir, à cette heure indue, rien que pour m’inculper. Probablement sur les instructions de ses chefs, sans états d’âmes.

Mon avocat savait mieux. Lui, le roublard, avait compris qu’en m’inculpant à cette heure de la nuit, le juge obéissait à des ordres inspirés par les fétichistes qui orientent l’action du régime criminel de Macky Sall. En vertu de cette irrationnelle approche, toute personne inculpée et jetée en prison la nuit est mystiquement atteinte, voire obligée de perdre capacité de résistance voire sa tête en entrant en prison selon la stratégie qui se dévoilait sous mes yeux. «Pas question qu’il soit déféré », hurla Koureyssi, pendant que, blasé, je riais de cette surréaliste scène et contexte.

Je ne réalisais pas sur l’instant que j’étais sauvé. Le lendemain, vers 18heures, à nouveau dans le fourgon carcéral, j’étais envoyé à la prison de Reubeuss. A la Chambre 1, la tristement célèbre chambre, bondée comme un œuf.

Y commençait ma vie carcérale. Sans remords, Samba Sall partait le lendemain en vacances au Sud du Sénégal, pour 40 jours….

Ne revenons pas sur les conditions de la vie carcérale ni sur les longs jours d’attente pour avoir de ses nouvelles.

Ce n’est que plus tard, quand j’entrepris de faire une grève de la faim, qu’il consentit à me recevoir pour une instruction approfondie. Dominé de bout en bout, intellectuellement écrasé, ses arguments balayés, n’ayant même plus la force de tenir sur sa chaise, titubant pour aller se jeter sur le canapé de son bureau, il n’était plus qu’une légume pourrie.

Malgré sa défaite, malgré l’écrasante preuve qu’il avait tort de me maintenir en détention, Samba Sall préféra persister dans l’application des instructions injustes de ses chefs.

Ce n’est que lorsque la pression sur ces derniers devint intenable avec le démantèlement aussi bien par ma fermeté, mon refus de tout compromis, que par les dénonciations sur les réseaux sociaux et les entités ayant adopté mon combat que je fus libéré, sans autre forme de procès. «Vous êtes libre », fut la seule formule que me tint le Chef de cour, celui qui a la garde des prisonniers, alors que le soleil commençait à se coucher, en ce jour du 20 Septembre 2019. Après 53 jours de détention illégale…

Où était Samba Sall ? Nulle part…Comme s’il n’osait pas me faire savoir qu’il avait quoi que ce soit à voir avec ma libération. Sans doute, était-il dans son bureau en train de compiler les pièces pour me remettre en prison, si je recommençais à vouloir jouer mon rôle de citoyen, politiquement engagé contre le pouvoir qu’il servait avec un zèle sans bornes.

Depuis hier, le vrai JUGE lui a envoyé ses forces de sécurité pour l’amener au fond d’une tombe, ‘où il sera extrait, comme les prisonniers qu’il gardait dans des caves, et de faire face à la justice la plus imparable qui soit, implacable…

Au milieu des larmes, dont certaines de crocodile, qui mouillent son cercueil, qu’il me soit permis de rester au balcon. Et de deviner, en silence, le premier rendez-vous avec le Seigneur de celui qui a validé la fausse enquête pour « blanchir » le détournement par Aliou Sall de nos hydrocarbures en plus d’avoir fait mettre en prison, cyniquement, des individus qui n’avaient rien fait d’anormal.

En bout de course, on est toujours rattrapé par la main, infaillible, de Dieu.

Juges du Sénégal, si la vie de Samba Sall doit servir à quelque chose, c’est de vous rappeler que vous êtes périssables et que dire le droit, en étant justes, est votre devoir.

Bon vendredi à mes leccteurs.
Adama Gaye* est un exilé politique sénégalais.
Ps : Un certain Pape Adama Diouf sautille sur les réseaux sociaux pour s’étonner de la dureté de ma prose sur le défunt. Je lui dis : de quoi je me mêle ? C’est le même qui m’avait approché in-box, il y a quelques mois, pour me féliciter de ma franchise. Je lui dis : on est franc une fois pour toujours.

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