29 C
Dakar
vendredi, décembre 4, 2020

Buy now

In-dépendance: 60 ans après…Lettre du Caire ( Par Adama Gaye )

C’est une scène de folie, de panique générale, pas de fête. Le coup de massue n’a épargné aucun sénégalais. Il a transformé en apocalypse ce qui devait être une apothéose. C’est un long calvaire: en allant au lit hier nuit, dans une atmosphère inédite de couvre-feu la veille d’une fête d’indépendance nationale, assiégés de toutes parts, ce n’était pas seulement le Sénégal qui avait la tête lourde. Regards livides, retranchés dans leurs demeures, assommés d’interrogations existentielles, transis de peur sans oser se recroqueviller entre eux par crainte de la fatale contamination du Covid19, ses citoyens n’ont pas fermé de l’œil. C’est, en résumé, le pire moment, dépossédant, sans boussole claire sur leur avenir, dans un présent catastrophique, qu’ils vivent. S’ils voulaient se forcer à nourrir de doux rêves pour l’oublier, ce réveil sans soleil les a ramenés à la dure réalité.

Compte d’apothicaire
Qui ose dérouler le rythme des tambours? Imaginer un défilé des mythiques majorettes sous la baguette magique de Doudou Ndiaye Rose, dieu défunt du tam-tam? Même le souffle d’espoir a manqué à un discours pour remobiliser la nation dans celui prononcé hier par un gérant de comptes d’apothicaires plus que d’un chef d’Etat s’adressant à un peuple dans le désarroi!
Tout était réuni pour ôter l’envie et tuer la moindre raison de faire la fête au Sénégal: ce 4 avril 2020, date repère du 60eme anniversaire de l’indépendance nationale est sombre, recouvert d’une ombre menaçante, symbole d’un fiasco que nul, parmi les militants de son avènement, ne se serait imaginé.
Du Caire, improbable endroit où j’ai dû me réfugier, en exil, dans un réflexe de refus de l’arbitraire, après une détention illégale de 53 jours entre les griffes du régime au pouvoir, corrompu, criminel, crapuleux, d’abord irrespectueux des droits de l’homme, je ne peux que percevoir, de loin, avec amertume, cette déconfiture, désillusion totale, d’une nation trahie.
Quelle faillite ! Personne ne pensait vivre une telle situation quand voici 8 ans ses exégètes saluaient l’arrivée au pouvoir de Macky Sall comme le symbole d’une ère nouvelle: celle du premier président, chantaient-ils, a tue-tête, né après les indépendances.
On avait promis aux sénégalais qu’ils allaient être placés sur le chemin de la croissance, yonou yokouteh en wolof, puis, peu après, celui de l’émergence, fixé à une date precise: 2035!
Hier soir, après avoir refusé d’associer dans les réunions cruciales les grands maîtres de la santé, parce qu’a-t-il dit, devant des forces de sécurité assommées, “ils ne savent pas garder le secret”, selon mes sources, Macky Sall, godillot jouant au général, plus d’opérettes que de terrain, est donc monté au créneau pour parler à la nation comme il le fait chaque veille de fête d’indépendance. Dans le passé, ses litanies nazillardes avaient l’avantage de servir de somnifère pour oublier son fétichisme des chiffres destiné à masquer le vide ou les errements de son bilan. Le dernier discours qu’il a prononcé a eu l’effet inverse: il a maintenu les Sénégalais dans une angoissante insomnie, entre cauchemars et risques cardiaques.

Pandémie
“Il est dépassé”, soupire un ami. Gérer, dans le mensonge, les non-dits et la ruse, en se servant de cette pandémie du coronavirus, ajoute-t-il, est tout ce qui lui reste comme maigres biscuits à jeter au peuple pour le convaincre de ne pas le lâcher.
Alors que sa mendicité, nouveau logiciel de sa stratégie, n’a pas encore drainé 100 milliards de francs cfa, aide internationale du Fmi incluse, qui peut miser sur un chef de guerre dépouillé de moyens logistiques, sans vision, sans éthique et entouré de fripouilles de la pire espèce ne cessant de sucer la bête nationale déjà à genoux ?
On sait, grâce à Churchill, alors patron de la Marine et du Ministère de la guerre, lors du premier conflit mondial de 1914-18 qu’une armée qui va au combat sans carburant est défaite avant la lettre. C’est hélas la tragique situation dans laquelle se trouve le Sénégal: son unique raffinerie est à l’arrêt. Ses chantiers aussi. Son train de banlieue, payé avec une bagatelle de milliards, rouille. L’état est endetté. Son économie coupée des chaînes de valeurs internationales. Les recettes douanières s’effondrent. Le fisc, frappé d’une hémorragie, a fini d’anéantir ses cibles. Joie de vivre et libertés démocratiques ne sont plus qu’un lointain souvenir…
Quel recul ! Il y a 40 ans, je m’en souviens comme si c’était d’aujourd’hui, le saxophoniste Salo Dieye, Pacheco, entretenait par ses puissants airs la flamme du discours mobilisateur, autour d’un imaginaire collectif, que le premier président du pays déployait à tout bout de chemin. L’an 2000 serait celui de l’abondance!
Ce rêve suffisait au bonheur des jeunesses montantes du pays. Il s’inscrivait dans le culte d’un patriotisme enchanté que j’ai eu le privilège de connaître à l’aube même de l’indépendance nationale en 1960. En tenues de couleur kaki, bien repassées, j’ai fait partie des premiers élèves qui virent, avec fierté, se lever le drapeau national dans nos cours de récréations en remplacement de celui de la puissance coloniale.

Communauté soudée
La vie alors était celle d’une communauté soudée, digne et de partage, généreuse et altière dans l’humilité et la modestie des conditions d’existence.
Le mérite départageait les uns et les autres. Sans jalousie ni coups bas. Servir la nation était une volonté: les fonctionnaires, aujourd’hui transformés en pauvres hères, étaient respectés. Les familles avaient un sens!
Puis ce fut le début de la déconfiture. On peut la dater de l’avènement en 1979, sous l’impulsion de Reagan et Thatcher, de la dictature néolibérale. Soudain, frappé au portefeuille, le socialisme pépère finit par se ranger sous les fourches caudines des bailleurs de fonds étrangers. L’Etat redistributeur était mort.
Leopold Sedar Senghor rendit les armes car, m’expliqua-t-il, dans son domicile parisien, “j’ai échoué au plan économique”.
Élève froid et zélé des nouveaux maîtres penseurs du pays, son successeur Abdou Diouf se mit à suivre au pied de la lettre la doctrine du moins d’état, hissé en dogme du mieux d’état. La cure d’amaigrissement qui s’ensuivit finit par jeter le bébé avec l’eau du bain.
C’est que les nouvelles recettes furent impitoyables. Elles se traduisirent par la privatisation des piliers de l’économie nationale, la suppression de plusieurs entreprises, des licenciements, l’arrêt des recrutements dans la fonction publique alors que l’élève des maîtres étrangers continuait de se poser en leader imbu d’un narcissisme illimité.
Plus Diouf se flattait des satisfécits des bailleurs étrangers et se faisait fabriquer une légende sur son leadership africain, plus le peuple s’enfonçait dans les meandres du mal-être et de la pauvreté.
Si bien qu’en l’an 2000, l’apôtre de la théorie du changement, sopi en Wolof, Maître Abdoulaye Wade n’eut aucune peine à le déboulonner lors d’une élection présidentielle saluée comme la maturation de la démocratie sénégalaise.
La première alternance démocratique qu’elle permit était perçue comme un nouveau départ pour le pays. C’était une monumentale erreur d’appréciation. Ce fut plutôt le coup d’envoi des pires pratiques gabegiques, nepotiques, un tantinet despotiques, jusqu’à la chute, par le feu et le sang, de celui qui avait réussi à marginaliser l’élite nationale pour promouvoir les plus grands pilleurs et à créer les conditions de son remplacement par rien moins que la malédiction incarnée par un homme qui s’abat actuellement sur le Sénégal.

Part du peuple
La faillite du Sénégal est loin d’être que celle des acteurs l’ayant dirigé, publics et politiques, avec, à côté de ces principaux gérants des pouvoirs, la majorité de l’opposition y jouant un rôle sulfureux et honteux. Elle ne peut s’analyser sans prendre en compte la part d’un peuple culturellement déséquilibré, réfugié dans des cultes sans prendre de recul, et, pire, foncièrement gagné par la petitesse de ses médisances, ses méchancetés, ses magouilles pour exploiter le prochain ou s’aligner derrière le puissant du moment.
Ce n’est pas seulement son indépendance qui s’est évanouie. Sa société est en lambeaux. Il suffisait d’un virus pour que tout, à la Chinua Achebe, s’effondre.

Il y a pire: dans le malheur, pendant que le feu prend, les querelles byzantines triomphent, signe qu’à 60 ans d’indépendance, le Sénégal est en état de putréfaction avancée vers son suicide.
Avoir dans son cockpit un pilote endormi ajoute à l’excitation du crash imminent ! Il est temps d’arrêter ce vent de folie qui a fait de notre indépendance, de notre société, de nos vies ce qu’elles sont : un tas de ruines collectives et individuelles.
Nier la réalité reste toujours une option: celle que les autruches ont popularisée !

Adama Gaye, Le Caire, 4 Avril 2020
*Auteur de : Otage d’un État, Éditions l’harmattan…
Ps:
Vous avez été nombreux à me parler de ces médecins français qui proposent qu’un vaccin contre le covid19 soit testé sur les Africains.
Mon analyse de ces propos va surprendre. Si on en est arrivé à ce que des français osent nous prendre pour rien moins que des bêtes de somme ou des statistiques pour leurs tests médicaux, c’est parce que nous nous faisons manquer de respect. Quel médecin français ose prendre les Chinois, les Russes, les Indiens, les Argentins ou les Saoudiens comme des cobayes ?
Combien de fois les dirigeants africains, du chef d’état au ministre de la santé, ne se sont réjouis de recevoir de l’aide d’officines douteux sans nous dire la contrepartie: rien n’est gratuit dans ce monde, rappelons-le !
En écoutant les deux français, j’ai cru deviner que des tests, sans doute à une échelle faible, ont déjà commencé en Afrique.
Déni, dénégation, défensive, dépendance: si des pays, comme le Sénégal, préfèrent financer des structures comme Alsthom, avec un TER à centaines de milliards perdus, ou un inutile stade olympique de 150 milliards, au lieu de capaciter les ressources médicales et sanitaires, comment pouvons-nous même être de la course planétaire ?
Qu’on se le dise: les vaccins naissent de tests. Ailleurs, ça se fait par consentement et au grand jour avec des objectifs précis.
L’Afrique ne doit pas être à la marge de l’histoire en adoptant des postures de rejet sans se poser la question de savoir comment elle peut participer à la guerre des découvertes dans la santé !
Condamner les médecins français est une chose, se regarder dans un miroir pour comprendre pourquoi on nous manque tant de respect, une autre ! “Si une hyène s’en prend à un individu, c’est sa démarche qui l’en autorise”, dit un proverbe wolof…
Et, dites donc, qui va s’en prendre à un président nigérien promoteur de la théorie Guterressienne des millions de morts africains?

PS2: J’ai beaucoup ri en voyant les réactions outragées de quelques personnes fâchées de la dénonciation du port aux couleurs du parti au pouvoir d’une journaliste de la Rts. Continuez rek vos arguments de basse cour, de dénégation pardi, pendant que le pays coule.
Bonne fête ou defête de l’in-dépendance !

Clin d’œil du Caire où, réfugié, pour ne pas être encore la victime d’un État de non-droit, je passe ce jour la fête de l’indépendance devenue l’expression de la faillite du leadership étatique et de la complicité d’un peuple ayant choisi de se faire suicider -avec son assentiment !

Related Articles

Rencontre des leaders de Benno: Idy promet d’être fidèle et loyal à Macky

ALERTENEWS: Le chef de l’État a reçu, hier, en audience, au Palais, la conférence des leaders de Benno Bokk Yakaar (BBY).Idrissa Seck a donné,...

Linguère: Macky sauve la «tête» de Aly Ngouille

ALERTENEWS: L’ex-premier flic du Sénégal a-t-il été sauvé d’un complot, au sommet de l’Alliance pour la république ? En tout cas les avis divergent,...

Plus de 17 milliards pour le ministère de la jeunesse

ALERTENEWS: Les députés ont adopté, jeudi, le budget 2021 du ministère de la Jeunesse arrêté à 17 milliards 569 millions 488 mille 285 francs...

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here

Stay Connected

21,149FansLike
2,465FollowersFollow
0SubscribersSubscribe
- Advertisement -

Latest Articles

Rencontre des leaders de Benno: Idy promet d’être fidèle et loyal à Macky

ALERTENEWS: Le chef de l’État a reçu, hier, en audience, au Palais, la conférence des leaders de Benno Bokk Yakaar (BBY).Idrissa Seck a donné,...

Linguère: Macky sauve la «tête» de Aly Ngouille

ALERTENEWS: L’ex-premier flic du Sénégal a-t-il été sauvé d’un complot, au sommet de l’Alliance pour la république ? En tout cas les avis divergent,...

Plus de 17 milliards pour le ministère de la jeunesse

ALERTENEWS: Les députés ont adopté, jeudi, le budget 2021 du ministère de la Jeunesse arrêté à 17 milliards 569 millions 488 mille 285 francs...

Sidi Lamine Niass, Un personnage de légende

ALERTENEWS: J’ai réellement connu Sidy quand j’étais directeur de cabinet du ministre des Affaires étrangères et des Sénégalais de l’extérieur durant la période 2003-2009....

CESE: Idrissa Seck se débarrasse des collaborateurs de Mimi et les prive de leurs « salaires d’accompagnement »

ALERTENEWS: Les collaborateurs de l’ancienne présidente du Conseil économique, social et environnemental (CESE), Aminata Touré ne savent plus sur quel pieds danser depuis l’installation...